Il serait naïf de croire que la restriction progressive de l’accès des enfants et des adolescents aux réseaux sociaux relève uniquement de la protection. Lorsque les écrans s’éteignent, ce ne sont pas seulement des usages qui disparaissent, mais des fragments entiers du monde contemporain, souvent remplacés par ce que l’école autorise à montrer. Et ce qui reste visible est rarement laissé au hasard.
Quand les écrans s’éteignent, le monde se résume à un manuel.
Or, pendant que certains flux se ferment pour le plus grand nombre, par restriction d’âge, filtrage ou invisibilisation, d’autres – éditoriaux, médiatiques, économiques – restent parfaitement ouverts, mais sélectivement visibles. Les vitrines des librairies, les plateaux télévisés, les algorithmes de recommandation ne sont pas neutres. Ils mettent en avant des discours, des récits, des idéologies. Et de plus en plus souvent… les mêmes.
La question n’est donc pas seulement : « faut-il protéger les jeunes ? » Elle est aussi : « qui décide de ce qu’ils verront… et de ce qu’ils ne verront plus ? »
Les réseaux sociaux, aussi problématiques soient-ils, exposaient les élèves à une pluralité brute : excès, conflits, contradictions, manipulations, mais aussi fragments du réel contemporain. Ils n’étaient pas un espace démocratique idéal mais ils n’étaient pas totalement verrouillés. Restreindre ces espaces sans ouvrir de contreparties, c’est réduire l’exposition au monde, non l’éclairer. Et croire que l’appauvrissement informationnel protège est une illusion ancienne, régulièrement recyclée par les régimes autoritaires.
Un monde où l’on voit moins n’est pas nécessairement un monde plus sûr. C’est souvent un monde plus gouvernable.
Dans ce contexte, la classe – et particulièrement la classe de langue – acquiert une fonction nouvelle, qu’on le veuille ou non : celle de dernier espace d’importation contrôlée du monde.
Importer un document en classe n’est jamais innocent. C’est un acte politique au sens fort : un choix de visibilité. Ce choix ne passe pas par l’algorithme, mais par l’enseignant.
Il n’est pas dicté par la viralité, mais par une intention pédagogique. Et c’est précisément ce qui le rend dangereux pour les pouvoirs qui préfèrent l’inertie. Car montrer un document, même modeste, c’est dire : ceci mérite d’être vu, interrogé, discuté.
Il faut être clair : l’enseignant n’est pas un militant déguisé. Mais la neutralité absolue est un mythe confortable.
Ne rien montrer, ne rien contextualiser, ne rien questionner, ce n’est pas être neutre. C’est laisser faire les récits dominants, ceux qui circulent ailleurs, plus fort, plus richement financés. À l’heure où les décisions majeures – économiques, écologiques, médiatiques – sont prises par une minorité ultra-concentrée, renoncer à toute agentivité pédagogique revient à accepter la dépossession.
Soyons réalistes : 45 minutes de langue étrangère par semaine, manuels souvent imposés, progressions méthodologiquement datées, objectifs communicatifs minimalistes. À la fin du collège, un A1/A2 fragile, au mieux.
Dans ce cadre, parler d’émancipation peut sembler dérisoire. Et pourtant, il reste quelque chose : l’étincelle.
Pas une compétence. Pas un objectif institutionnel. Une perturbation minuscule. Une question posée hors manuel. Un document qui ne va pas de soi. Une phrase dite parfois en langue maternelle, faute de moyens linguistiques suffisants. Ces étincelles n’ont pas d’effet immédiat. Elles ne produisent pas de résultats mesurables. Mais elles laissent une trace. Et c’est précisément pour cela qu’elles sont politiquement inquiétantes : elles agissent hors calendrier, hors contrôle, hors évaluation.
Si les écrans s’éteignent partiellement pour les plus jeunes, une question demeure : « qui décide de ce qui reste visible ? » La réponse implicite semble claire : les grandes structures éditoriales, médiatiques, économiques. Celles qui ont les moyens d’occuper l’espace public.
Face à cela, l’enseignant ne contrebalance pas à armes égales. Mais il peut encore introduire des failles.
Pas pour convaincre. Pas pour endoctriner. Mais pour rappeler qu’un autre regard est possible.
L’école ne renverse pas les rapports de force. Mais elle peut encore produire des étincelles. Et parfois, ce sont elles que les anciens élèves disent avoir gardées... quand tout le reste a disparu.
Une étincelle n’illumine pas tout... mais elle rompt l’obscurité.
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