Moi, toi, lui… Trois instances du soi bien connues des pédagogues et des chercheurs en psychologie sociale. Mais de quoi parle-t-on exactement ? Le soi est-il une identité, une personnalité, ou plutôt la représentation que chacun se construit de lui-même ?
À partir de quelques expériences classiques, cet article propose de comprendre comment se forme cette image de soi et en quoi elle engage directement la responsabilité pédagogique de l’enseignant.
Le soi peut être défini comme l’ensemble des caractéristiques par lesquelles un individu se perçoit comme semblable aux autres ou différent d’eux. Mais cette définition reste insuffisante si l’on ne distingue pas ses principales dimensions.
Trois dimensions du soi
Les psychologues s’accordent généralement à en identifier trois :
– le concept de soi, c’est-à-dire l’ensemble des croyances qu’un individu entretient à propos de lui-même ;
– l’estime de soi, qui correspond à l’évaluation de ses propres caractéristiques ;
– la présentation de soi, soit l’ensemble des comportements par lesquels un individu donne aux autres une certaine image de lui-même.
Ces trois dimensions ne sont pas indépendantes : elles se construisent dans l’interaction avec autrui et dans l’interprétation que l’individu fait de ses propres actions.
Dès 1902, Charles Horton Cooley formulait une idée simple mais décisive :
« Je suis comme on dit que je suis. »
Autrement dit, l’individu construit son image à partir du regard des autres.
Les effets de ce « miroir social » sont bien documentés. Dans une expérience rapportée par Walter Mischel et ses collègues, des élèves utilisent davantage une poubelle lorsqu’on leur a dit qu’ils étaient « propres » que lorsqu’on leur demande simplement de l’être. L’image assignée produit ici un comportement conforme.
Plus frappant encore, les travaux de Claude Steele et Joshua Aronson sur la menace du stéréotype montrent que des étudiantes obtiennent des résultats nettement inférieurs à ceux des hommes lorsqu’on leur rappelle, avant un test, le stéréotype selon lequel « les femmes sont moins bonnes en mathématiques ». En l’absence de ce rappel, la différence disparaît.
Dans le domaine scolaire, l’expérience de Robert Rosenthal [1] illustre puissamment ce phénomène : des élèves progressent significativement lorsque leurs enseignants croient – à tort – qu’ils sont particulièrement prometteurs. L’attente produit la réussite.
Mais l’image de soi ne provient pas uniquement du regard des autres. Elle se construit aussi à partir de l’interprétation de ses propres comportements.
Daryl Bem a ainsi montré que, faute d’un accès direct et fiable à nos états internes, nous inférons souvent nos attitudes à partir de nos actions. Nous ne savons pas toujours ce que nous pensons : nous le déduisons de ce que nous faisons.
L’expérience de Gary Wells et Richard Petty en fournit une illustration simple : des participants écoutent un discours tout en hochant la tête verticalement (comme pour dire oui) ou horizontalement (comme pour dire non). Les premiers jugent ensuite le message plus favorablement que les seconds. Le corps précède ici le jugement.
Sources de connaissance du soi
On peut ainsi distinguer trois grandes sources de la connaissance de soi :
– le miroir social, capable de produire des prophéties autoréalisatrices ou d’ancrer des stéréotypes ;
– les constructions subjectives et intersubjectives, par lesquelles l’individu interprète ce que les autres pensent de lui ;
– l’auto-observation, qui conduit à inférer ses propres caractéristiques à partir de ses comportements.
Conséquences pédagogiques
Ces résultats engagent directement la pratique pédagogique.
L’enseignant n’est pas seulement celui qui transmet des savoirs : il contribue activement à construire le soi de ses apprenants.
C’est pourquoi l’enseignant efficace est celui qui croit réellement aux capacités de ses élèves et qui leur donne des raisons concrètes d’y croire eux-mêmes. Ce n’est pas une posture naïve : c’est une condition d’efficacité.
C’est aussi celui qui combat explicitement les stéréotypes susceptibles d’entraver l’apprentissage, qu’ils soient d’ordre cognitif (par exemple certaines représentations liées à la dyslexie) ou social.
Enfin, c’est celui qui mesure la portée de ses jugements. Évaluer un acte est nécessaire ; juger une personne est destructeur. Mais même une critique ciblée sur un comportement peut être interprétée comme une condamnation globale si elle est répétée, mal formulée ou mal comprise.
Deux dérives doivent être évitées :
– la critique gratuite de comportements simplement inattendus, et pourtant souvent explicables ;
– la disqualification implicite ou explicite des personnes.
Car, en classe, on n’apprend pas seulement une langue : on apprend aussi à se percevoir comme capable… ou incapable d’apprendre.
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[1] Lire à ce propos notre article Pygmalion à l’école.